À Strasbourg et dans le Bas-Rhin, le gazole flirte désormais avec les 3 euros. Un niveau qui dépasse largement le seuil qui avait déclenché la crise des gilets jaunes en 2018 — et qui n’a rien d’une fatalité géopolitique, comme le montre la comparaison avec l’Espagne.

Des prix qui frôlent les 3 euros dans le Bas-Rhin

Le constat est sans appel sur le terrain : à Strasbourg, le gazole s’échelonne actuellement de 2,599 € à 2,873 € le litre selon les stations, avec un écart de près de 30 centimes entre les enseignes les moins chères et les plus chères. Certaines stations de l’agglomération, comme à Ostwald ou Reichstett, dépassent déjà 2,70 €, tandis que le SP98 se maintient autour de 2,50 €. Un niveau jamais observé en France depuis le début des relevés officiels en 1985.

Le seuil de 2018 largement pulvérisé

À son pic, mi-octobre 2018, le gazole avait atteint 1,5331 € le litre, le SP95 environ 1,5735 €, et le SP95-E10 (le carburant essence le plus vendu) autour de 1,5474 €. Le SP98 se situait quant à lui aux alentours de 1,60 à 1,65 €. Le prix qui avait mis la France à l’arrêt il y a huit ans est donc aujourd’hui dépassé de plus d’un euro sur le gazole à Strasbourg.

Trois facteurs avaient mis le feu aux poudres en 2018 : une hausse de plus de 40 centimes en deux ans, une taxe carbone en trajectoire ascendante vers 100 €/tonne de CO2 d’ici 2030, et une hausse de fiscalité programmée pour janvier 2019 perçue comme injuste pour les territoires périurbains dépendants de la voiture. Face à la mobilisation, le gouvernement avait annulé cette hausse et gelé la trajectoire carbone, toujours bloquée depuis.

Ce n’est pas (que) la faute du Moyen-Orient

Le conflit au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Ormuz sont l’explication la plus commode, régulièrement avancée pour justifier la flambée actuelle. Elle est cependant insuffisante : si la crise iranienne expliquait à elle seule les prix français, elle expliquerait aussi les prix espagnols. Ce n’est pas le cas.

De l’autre côté des Pyrénées, soumise aux mêmes tensions sur les marchés pétroliers mondiaux, l’Espagne affiche des prix nettement inférieurs : autour de 1,65 à 1,75 € pour le SP95 et 1,72 à 1,84 € pour le gazole selon les relevés récents, contre 2,15 € et plus de 2,27 € côté français. L’écart dépasse régulièrement 30 à 40 centimes par litre, soit environ 20 à 25 € de plus par plein de 50 litres en France.

La différence tient d’abord à la structure fiscale : en France, les prélèvements publics (accise sur les produits énergétiques et TVA) représentent environ la moitié du prix payé à la pompe, l’un des niveaux les plus élevés d’Europe. L’Espagne a en outre choisi d’intervenir directement face à la hausse des cours : le gouvernement espagnol a mis en place une remise de 15 centimes par litre à la pompe, accompagnée d’une baisse temporaire de la TVA de 21 % à 10 % sur les carburants.

En France, la réponse a été bien plus limitée. Le gouvernement a explicitement refusé tout bouclier tarifaire pour les ménages, invoquant l’impératif de ramener le déficit public sous 5 % du PIB. Seuls les transporteurs routiers et les pêcheurs ont bénéficié d’une aide ponctuelle.

Une hausse à double vitesse

Le choc pétrolier lié au Moyen-Orient joue bien un rôle réel : il explique la tendance haussière commune à l’ensemble des pays européens ces dernières semaines. Mais l’ampleur de la flambée en France, et l’écart qui se creuse avec des voisins comme l’Espagne ou le Luxembourg, renvoie davantage à des choix nationaux : niveau de fiscalité déjà élevé avant la crise, absence de mesure de soutien ciblée pour les ménages, et un contexte budgétaire qui limite toute marge de manœuvre gouvernementale.

Le parallèle avec 2018 circule déjà dans le débat politique national, avec des appels à une possible mobilisation à l’automne. Pour l’instant, aucun mouvement structuré n’a émergé dans le Bas-Rhin, mais l’écart de prix avec l’Allemagne et, plus largement, avec l’Espagne, alimente un sentiment d’injustice fiscale chez les automobilistes alsaciens, souvent contraints par les distances entre communes périurbaines et bassins d’emploi strasbourgeois.