Quelques jours après s’être mis aux fourneaux dans le Nord pour préparer des frites, Édouard Philippe a remis le tablier à l’occasion de Terres de Jim, cette fois du côté de la Moselle. L’ancien Premier ministre, engagé dans la course à la présidentielle de 2027, s’est prêté au jeu de la tarte flambée devant les caméras, entouré de nombreux journalistes. Une séquence relayée sur la page Facebook de sa campagne, accompagnée d’une formule se voulant chaleureuse : l’amour de la France passerait aussi par la connaissance de ses régions — et, dans le Grand Est, par la maîtrise d’une bonne tarte flambée.
Le Kochersberg, berceau historique du plat
Le choix des mots n’est pas passé inaperçu à Strasbourg et dans le Bas-Rhin, où la tarte flambée reste avant tout une affaire alsacienne. L’invention du plat est traditionnellement attribuée aux paysans du Kochersberg, dans le nord de l’Alsace, à l’ouest de Strasbourg — un territoire surnommé le « grenier à grains de l’Alsace », et plus précisément autour de Truchtersheim. C’est là, selon la tradition orale relayée notamment par la Confrérie du Véritable Flammekueche d’Alsace, que les paysans profitaient de la chauffe de leur four à pain, toutes les deux ou trois semaines, pour y glisser une fine abaisse de pâte garnie des restes du garde-manger : lait caillé puis fromage blanc, crème fraîche épaisse, oignons et lardons. La cuisson rapide de cette tarte servait même de test de température avant d’enfourner le pain.

Une spécialité aussi mosellane et allemande, mais pas de la même manière
La tarte flambée s’est bel et bien diffusée au-delà de l’Alsace, notamment en Moselle germanophone et outre-Rhin, dans le pays de Bade, le Palatinat et la Sarre — la Sarre revendiquant même parfois la paternité du plat. Mais la recette n’y est pas identique : en Moselle germanophone comme en Allemagne, la base traditionnelle est constituée de crème fraîche seule, sans le fromage blanc (Bibeleskäes) qui caractérise la tradition alsacienne, plus marquée encore dans le Centre et le Sud de l’Alsace. Rappeler cette nuance, c’est aussi rappeler que la tarte flambée mosellane et la tarte flambée alsacienne, si elles sont cousines, ne se confondent pas totalement.
« Grand Est » : le mot qui crispe
C’est surtout la formule utilisée par l’équipe de campagne qui a fait réagir : associer la tarte flambée au « Grand Est » plutôt qu’à l’Alsace. Pour une partie des internautes alsaciens, ce choix de vocabulaire renvoie à un débat identitaire ancien et sensible, celui de la fusion régionale de 2016 et de l’effacement du nom « Alsace » au profit d’une entité administrative jugée artificielle par ses détracteurs. Associer un symbole culinaire aussi identitaire que la tarte flambée à cette appellation administrative a suffi, selon les commentaires relayés sous la publication, à cristalliser l’agacement de plusieurs internautes.

Une mise en scène qui interroge, après le Nord
Au-delà du choix des mots, c’est aussi la méthode qui suscite des commentaires : après s’être retroussé les manches pour cuisiner des frites dans le Nord, voir l’ancien Premier ministre reproduire l’exercice en Moselle, tablier et sourire de circonstance devant la presse, alimente chez certains commentateurs le sentiment d’une opération de communication calibrée plus que d’un moment spontané — un procédé classique en période préélectorale, mais qui passe difficilement lorsqu’il touche à un symbole aussi local et disputé que la tarte flambée.
