Bloomberg a publié fin juillet 2026 une enquête intitulée « The Flight Network Behind Jeffrey Epstein’s Trafficking Operation ». Le média y détaille, à partir de documents rendus publics par le Département de la Justice américain (DOJ), plus de 3 700 vols commerciaux réservés entre 2009 et 2019 pour le compte du réseau de Jeffrey Epstein.

Une méthode d’enquête minutieuse

Pour reconstituer ce réseau, les journalistes de Bloomberg ont croisé plusieurs types de sources : dossiers de réservation de vols, échanges de messages via Skype, et pièces judiciaires versées au dossier américain. Cette cartographie permet de relier les trajets aux différentes propriétés d’Epstein, situées en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis et dans les îles Vierges américaines.

Point notable de l’enquête : une grande partie des réservations ne mentionne pas le nom des passagers. Les autorités américaines ont en effet occulté l’identité de nombreuses victimes présumées dans les documents transmis, ce qui complique l’identification précise de toutes les personnes ayant emprunté ces vols.

Rappel : de quoi parle-t-on ?

Jeffrey Epstein, financier américain, a été inculpé pour trafic sexuel de mineures avant de mourir en détention en 2019, dans des circonstances qui continuent d’alimenter controverses et enquêtes. Son réseau reposait en grande partie sur des déplacements aériens fréquents entre ses différentes résidences, lui permettant de recevoir des personnalités du monde politique, économique et scientifique. Depuis 2019, plusieurs vagues de déclassification de documents judiciaires (les « Epstein Files ») ont progressivement révélé l’ampleur de ce réseau, avec des ramifications identifiées dans plusieurs pays, dont la France.

Strasbourg dans le viseur : la Villa Massol au cœur de l’affaire

Le nom de Strasbourg apparaît lui aussi dans ce dossier. La Villa Massol, hôtel particulier du XIXe siècle situé rue Joseph Massol, sert de résidence officielle aux secrétaires généraux du Conseil de l’Europe depuis des décennies. C’est dans cette demeure de 900 m², que Thorbjørn Jagland — secrétaire général de l’institution de 2009 à 2019 — aurait reçu Jeffrey Epstein à plusieurs reprises.

La rencontre la mieux documentée remonte au 27 mars 2013 : ce jour-là, Jagland aurait accueilli à la Villa Massol un groupe restreint mais très influent, comprenant Epstein ainsi que Bill et Melinda Gates, en présence de représentants de l’International Peace Institute. Un vol privé aller-retour Le Bourget–Strasbourg, facturé 7 500 euros, aurait permis à Epstein de rejoindre ce rendez-vous. D’autres échanges, situés en 2016 et 2017, laissent penser que Jagland et Epstein sont restés en contact durant plusieurs années, la presse évoquant une relation suivie entre 2011 et 2019.

Une affaire qui rattrape Strasbourg par la voie judiciaire

Ce dossier a pris une tournure judiciaire début 2026. Le 11 février, le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe — l’organe réunissant les représentants des 46 États membres, basé à Strasbourg — a levé l’immunité diplomatique dont bénéficiait Jagland pour les actes accomplis dans l’exercice de ses fonctions. Cette décision a été prise à la demande des autorités norvégiennes, qui enquêtent sur lui pour corruption aggravée via l’organe national norvégien de lutte contre la criminalité économique (Økokrim). Des perquisitions ont depuis visé ses propriétés en Norvège, et l’ancien responsable, âgé de 75 ans, aurait été hospitalisé fin février en raison du stress lié à cette procédure.

Si les rencontres à la Villa Massol relevaient de rendez-vous privés plutôt que d’une activité officielle du Conseil de l’Europe, elles placent malgré tout Strasbourg, siège de l’institution, au centre d’un scandale international qui continue de se répercuter jusqu’en Norvège.