La pénurie d’œufs n’est plus un phénomène passager. En Alsace comme partout en France, les rayons vides sont devenus une réalité structurelle — et les producteurs locaux tirent la sonnette d’alarme.
L’Alsace, première région productrice… mais en déficit
Avec le plus grand nombre de poules pondeuses de France, l’Alsace est pourtant loin de couvrir ses propres besoins. C’est la coopérative de Bernolsheim, Les Producteurs alsaciens et lorrains, qui concentre l’essentiel de cette production, avec un vaste centre de conditionnement construit en 2018.
Malgré ce poids industriel, il faudrait encore des centaines de milliers de poules supplémentaires pour atteindre l’autosuffisance régionale. Un écart considérable, que la filière n’est pas en mesure de combler rapidement.
La grippe aviaire et le Covid ont tout fragilisé
La production alsacienne avait déjà été durement touchée par la grippe aviaire, virus endémique qui revient chaque hiver lors des migrations d’oiseaux. Après une chute en 2022, la production a remonté en 2023 et 2024 — sans toutefois retrouver son niveau d’avant-crise.
À cela s’ajoute un effet structurel plus profond : la consommation d’œufs a explosé depuis le Covid. Les habitudes alimentaires ont changé en profondeur, et la filière avicole n’a tout simplement pas suivi le rythme.
Des investissements lourds, une transition difficile
Pour répondre à la demande, le ministère de l’Agriculture a annoncé la construction de centaines de nouveaux poulaillers d’ici 2030, avec un assouplissement des réglementations sur les bâtiments d’élevage. Mais entre le dépôt d’un dossier et la livraison du premier œuf, il faut compter plusieurs années — et les coûts de construction restent prohibitifs pour de nombreux éleveurs.
Les Producteurs alsaciens et lorrains projettent néanmoins la construction d’un nouveau bâtiment à Brumath, avec une ouverture prévue en octobre prochain — un premier pas vers une production significativement accrue d’ici la fin de la décennie.
La filière est par ailleurs contrainte par la réglementation européenne, qui interdit les œufs de poules élevées en cage à partir de 2029. Une transformation structurelle qui force à reconstruire ou adapter les bâtiments existants — un chantier colossal, déjà engagé par la coopérative.

Un œuf alsacien, mais lequel ?
Autre tension dans la filière : les habitudes d’achat. Les grandes enseignes ont cessé de proposer des œufs issus d’élevages en cage, mais la production bio ou en plein air ne suffit pas à compenser. Résultat : davantage de déclassement, moins de rentabilité pour les éleveurs alsaciens.
La coopérative de Bernolsheim, qui regroupe des centaines d’aviculteurs indépendants, mise sur ses propres marques — Bureland, Bib’Heim, Lustucru — pour valoriser la production locale et limiter ces pertes. Elle prévoit d’augmenter son cheptel dès cette année, dans un rayon étendu autour de Bernolsheim.
Un projet de casserie pour valoriser les œufs déclassés
Pour écouler les œufs abîmés, déformés ou déclassés, Les Producteurs alsaciens et lorrains envisagent la construction d’une casserie industrielle de grande envergure — un outil qui permettrait de fournir œufs liquides et ovoproduits aux cuisines centrales, hôpitaux, Ehpad et cantines scolaires du territoire alsacien.
Depuis la fermeture de la casserie de Scharrachbergheim, l’Alsace ne dispose plus d’aucune installation de ce type. Un vide que ce projet entend combler, avec une ouverture des travaux espérée dès l’automne prochain.
