Ce mercredi 18 février 2026, le collectif Le Piquet Féministe publiait sur Facebook un communiqué de trois pages qui interpelle directement les milieux féministes et de gauche strasbourgeois. Son titre : « L’indignation des milieux féministes et de gauche à géométrie variable ». Son objet : l’affaire Polesi, et le silence assourdissant qui l’entoure depuis trop longtemps.
Un féminisme de vitrine : quand Strasbourg se proclame « la plus féministe de France »
Selon le collectif, plusieurs organisations féministes strasbourgeoises ont activement soutenu la campagne de la maire Jeanne Barseghian lors des dernières municipales. Le communiqué précise que ce soutien allait « des associations bien identifiées localement aux collectifs plus informels du moment », et que « le féminisme était quasiment un argument de campagne et une valorisation du mandat en cours ».
Le Piquet Féministe ne remet pas en cause ce soutien en tant que tel. Ce qu’il dénonce, c’est ce qui vient ensuite — ou plutôt ce qui ne vient pas. Car derrière l’affichage public, les autrices du communiqué pointent une réalité bien différente : « La réaction face à des VSS commis par des proches est souvent plus défensive que tournée vers la reconnaissance des faits et les besoins concrets énoncés des victimes. » Une observation qui, selon elles, vaut pour les cercles militants comme pour les cercles institutionnels — à la différence près que les seconds disposent de moyens sans commune mesure avec ceux des premières.

La chronologie accablante que le communiqué reconstitue
Le communiqué retrace une chronologie précise, documentée, que le collectif qualifie lui-même de révélatrice d’un système d’impunité organisé au sein même de la mairie de Strasbourg.
2023 : La maire Barseghian est informée des premiers signalements de VSS impliquant Hervé Polesi, alors adjoint. Aucune enquête interne n’est diligentée. D’après le texte, les élu·es qui en font la demande répétée auraient subi des pressions, « allant du simple refus d’écoute à des intimidations ». Le collectif note que des voix de l’opposition soulevaient pourtant « régulièrement des allusions sur ces VSS que tout le monde connaît déjà » lors des conseils municipaux.
2024 : Un an après les premiers signalements, la maire renouvelle publiquement sa confiance à Polesi et lui confie même une nouvelle délégation. Les autrices du communiqué décrivent cette décision comme ayant « renforcé le sentiment d’abandon ressenti par les victimes, qui avaient confié à la maire leurs signalements ».
2025 : Lorsque Polesi est mis en cause pour d’autres VSS dans le cadre de ses fonctions universitaires, l’affaire éclate publiquement dans la presse locale. C’est alors que se produit ce que le collectif appelle « le coup de théâtre » : en plein conseil municipal, la maire affirme n’avoir jamais été informée de signalements internes impliquant Polesi. Elle devra se rétracter très rapidement, reconnaissant qu’elle en avait connaissance depuis deux ans.
C’est précisément dans ce contexte que les Écologistes Strasbourg-Eurométropole appelaient dès avril 2025 à la démission immédiate de Polesi, jugeant la situation « inacceptable » et dénonçant « une entrave grave aux principes d’éthique et de responsabilité qui doivent guider l’action publique » — alors même que l’élu continuait à percevoir des indemnités.
Pour le Piquet Féministe, le bilan est sans appel : « La vérité a mis deux ans à émerger, mais seulement sous la pression. »


Le rapport Egaé : un nouveau flou dans une gestion déjà chaotique
L’affaire ne s’arrête pas là. En novembre 2025, un rapport du cabinet Egaé, commandé et financé par la Ville de Strasbourg avec de l’argent public, venait ajouter ce que StrasInfo qualifiait alors de flou supplémentaire dans une gestion déjà catastrophique. Ce document, pourtant accessible à Rue89Strabourg, n’avait pas été communiqué aux élu·es du conseil municipal — une situation qualifiée de « profond malaise démocratique ». Seize personnes avaient été auditionnées au total, sur des milliers d’agentes et plus de soixante élu·es, soulevant des questions sur les critères de sélection et l’équité de l’enquête.
Le Piquet Féministe s’inscrit dans cette continuité. Les autrices notent que « les contradictions flagrantes derrière les réponses officielles » étaient connues bien avant que la presse ne les révèle, et que la ligne de défense reposant sur « l’ignorance » ne résiste pas à l’examen des faits.

« La fabrique de l’impunité » : un mécanisme que le collectif décortique
Au-delà de la chronologie, le communiqué s’attache à comprendre comment une telle situation a pu durer aussi longtemps. Le collectif identifie plusieurs facteurs structurels.
D’abord, le profil de Polesi lui-même. Les autrices relèvent que « son statut de chercheur, élu, salarié dans une association de soutien aux victimes, contribue à une forme d’immunité » — autrement dit, il ne correspond pas à la figure du coupable que l’on se représente spontanément, ce qui facilite la minimisation et la dénégation.
Ensuite, la position des victimes. Le communiqué souligne que les mécanismes d’impunité « sont redoublés lorsqu’il s’agit de victimes subordonnées hiérarchiquement à leur auteur, sur lesquelles il est plus facile de faire pression ou qu’il est plus facile d’isoler ». Des agentes de la mairie, des étudiantes à l’université : des femmes qui n’avaient ni les ressources, ni la protection institutionnelle nécessaires pour se défendre à armes égales.
Enfin, le collectif pointe ce qu’il appelle « une forme d’omerta (ou de déni) organisé » : « en l’absence d’outils clairement identifiés, on ne sait pas quoi faire donc on ne fait rien ». Et lorsque les victimes sont isolées dans leur milieu d’appartenance, « leur parole peut être niée, oubliée ou silenciée au profit d’un narratif majoritaire ». Parler et être entendue, rappelle le texte, « est une question de ressources et de relations sociales ».

Des victimes qui se battent seules, dans l’ombre
Le communiqué s’attarde longuement — et c’est peut-être sa partie la plus forte — sur le travail invisible des victimes et de leurs alliées. Le Piquet Féministe décrit un processus épuisant, répétitif, sans garantie : « Il faut de longues conversations factuelles, raconter l’histoire plusieurs fois, préciser ce qui a bien été dit aux personnes en charge d’assurer le cadre de travail, ce qu’elles n’ont pas fait ou la manière dont elles ont nié ensuite. »
Le collectif insiste : « Il faut d’autres relais, des amies, des médias ou des alliées féministes quand c’est possible. » Et de conclure que « la désolidarisation avec les auteurs de VSS dans le discours officiel n’advient de mauvaise grâce qu’après ces multiples conversations entre femmes dans les coulisses, ces multiples prises à partie des victimes ou de leurs allié·es, en interne, face à la minimisation collective. »
Les autrices posent ensuite une série de questions auxquelles elles répondent elles-mêmes, sans ambiguïté : « Est-il normal de subir des allusions sexuelles au travail ou en formation venant d’un supérieur ou d’un enseignant ? Non. Est-il normal de se faire toucher des parties intimes par son professeur ? Non. Est-il normal pour les victimes de demeurer en contact, et hiérarchiquement subordonnées, à l’auteur des VSS comme si de rien n’était ? Non. Est-il normal que l’Université ou la Mairie soient alertées et ne fassent rien ? Est-il normal que leur premier mouvement soit d’exclure ou de silencier les victimes ? Non. »

L’indignation à géométrie variable : interpellation directe des milieux féministes strasbourgeois
C’est sans doute la partie la plus directement politique du communiqué. Le Piquet Féministe s’adresse frontalement aux collectifs qui ont soutenu Barseghian et qui gardent aujourd’hui le silence. Les autrices posent la question sans détour : « Faut-il s’en contenter lorsque des personnes sont désignées et rémunérées pour la gestion d’une des plus grandes villes de France et de ses habitant·es, tout en valorisant un mandat à coup d’étendard féministe ? »
Le collectif rappelle ce qu’il attend, concrètement, de celles et ceux qui se réclament du féminisme au-delà des manifestations et des communiqués de soutien généraux : « agir lorsque des signalements de violences sexistes et sexuelles sont commis par des proches ». Et d’observer, amer : « Comme bien souvent, il est assez simple de se proclamer féministe de pancarte et cette auto-proclamation doit résister à l’épreuve des faits. »
La question posée aux organisations alliées de la majorité est claire : « Ou est-ce que dans cette majorité ‘écolo et citoyenne’ en lien proche avec les organisations féministes et les milieux de gauche, dont nombre de représentant·es sont élu·es, le narratif majoritaire sur l’ignorance et la déresponsabilisation des personnes de pouvoir a fonctionné ? »
Pourquoi ce communiqué maintenant ?
Le Piquet Féministe prend soin de préciser qu’aucun intérêt politique partisan ne motive cette prise de parole. « Dans la continuité des collectifs féministes de la première heure qui ont soutenu pragmatiquement Barseghian il y a quelques années face à la droite, on n’a pas d’intérêt politique spécifique à défendre nos convictions », écrivent-elles. « Jouer les rabats-joie de gauche n’est pas une position plaisante. »
Mais le collectif revendique une cohérence que rien ne saurait entamer : « Dénoncer cette situation répond à un sens de la justice et de l’injustice, et d’une volonté que l’indignation féministe ne s’applique pas à géométrie variable. »
Et de conclure sur une interrogation qui résonne bien au-delà de Strasbourg : « Est-ce que finalement ce ne sont pas exactement ces types d’affaires locales, celles qui mettent en cause la fabrique de l’impunité des cadres supérieurs et la responsabilité de nos représentant·es de gauche, celles qui sont les plus étouffées officiellement, qu’il s’agit de connaître, comprendre, dénoncer ? »
