Elle est portée aux quatre coins du globe, associée à la mode minimaliste depuis les années 1970 : la Adidas Stan Smith. Cuir blanc, talon vert, trois lignes perforées sur le côté — un design immédiatement reconnaissable. Ce que l’on sait moins, y compris à Strasbourg, c’est que cette basket est née à Dettwiller, petite commune du Bas-Rhin d’environ 2 500 habitants, à une quarantaine de kilomètres de la capitale alsacienne.
Dettwiller, capitale méconnue de la chaussure
Après-guerre, Dettwiller compte pas moins d’une vingtaine de fabriques de chaussures. C’est cette main-d’œuvre qualifiée qui pousse Horst Dassler, fils du fondateur d’Adidas, à y implanter une usine de chaussures de sport dès 1960. Le village devient alors un centre névralgique de la production Adidas, bien avant que la marque ne développe son empreinte alsacienne à Landersheim.

De la « Robert Haillet » à la Stan Smith
En 1964, Horst Dassler veut développer une chaussure de tennis plus résistante que les modèles en toile de l’époque. C’est Werner Alwin, membre du bureau technique de Dettwiller, qui imagine de remplacer les trois bandes emblématiques par des perforations pour améliorer l’aération. Le modèle voit alors le jour sous le nom de « Adidas Robert Haillet », en hommage au numéro un français du tennis de l’époque.
Ce n’est qu’en 1971, quand Robert Haillet prend sa retraite, qu’Adidas cherche un nouvel ambassadeur pour percer le marché américain. L’Américain Stan Smith, vainqueur de Wimbledon en 1972, reprend le flambeau. Le nom ne devient définitif qu’en 1978.

Un âge d’or alsacien pour Adidas
Dans les années 1970, Adidas domine largement le marché mondial, écoulant jusqu’à 185 000 paires par jour, loin devant une marque Nike alors balbutiante. Le bureau d’études de la firme se développe à Landersheim, où naît également un autre modèle culte : la Gazelle, conçue à l’origine en cuir de gazelle pour le confort des sportifs après l’entraînement.
En 1989, la Stan Smith entre dans le livre des records comme la paire de chaussures la plus vendue au monde, avec 22 millions d’exemplaires écoulés. Elle en totaliserait aujourd’hui plus de 70 millions selon le Guinness des records.
Le déclin industriel et le départ d’Alsace
Le décès subit de Horst Dassler en 1987 marque un tournant. Malgré des ventes vertigineuses, l’entreprise supprime 1 250 emplois entre 1987 et 1990, et les usines de Dettwiller et de Pfaffenhoffen ferment en 1992. Les années 1990 sont aussi marquées par le litige entre Bernard Tapie et le Crédit Lyonnais autour de la vente de la marque.
Plus récemment, en 2018, le siège social d’Adidas France a quitté Landersheim pour le quartier du Wacken, à Strasbourg, avant qu’une grande partie des activités ne soit centralisée à Paris — au grand dam des employés alsaciens.
De cette histoire industrielle, il ne reste aujourd’hui presque plus rien sur le terrain, si ce n’est un lieu de mémoire précieux : l’ancienne usine de Dettwiller, rachetée par la mairie en 2003, est devenue depuis 2009 un musée du patrimoine et de la chaussure. D’anciens employés, dont Werner Alwin lui-même, continuent d’y faire vivre cette histoire méconnue, à quelques encablures de Strasbourg.
