La même entreprise qui inondait le monde de cocaïne au XIXe siècle emploie aujourd’hui 1 500 personnes en Alsace. Retour sur un destin industriel hors norme.

Fondée en 1668 à Darmstadt, la maison Merck KGaA est l’une des plus anciennes entreprises pharmaceutiques au monde. Au XIXe siècle, sous Heinrich Emanuel Merck, elle bascule vers la production chimique industrielle. Son objectif : extraire, purifier et standardiser les alcaloïdes naturels que la médecine commence à découvrir. Morphine, atropine, quinine, codéine — Merck les produit tous à grande échelle dès 1827, faisant de l’Allemagne la pharmacie du monde.

La cocaïne, produit phare d’un siècle sans tabou

Parmi ces substances, une s’impose rapidement comme le produit star de Merck : la cocaïne. Isolée en 1860, elle explose commercialement en 1884 lorsque le médecin Carl Koller démontre ses propriétés anesthésiantes locales — une révolution pour la chirurgie ophtalmologique. Merck fournit alors Sigmund Freud lui-même, grand promoteur de la substance, pour ses essais cliniques. La production s’emballe : moins d’un kilogramme par an avant 1884, 500 kg en 1890, 2,4 tonnes en 1902, 9 tonnes en 1913. Soit environ 25 % du marché mondial. La cocaïne est légale, prescrite, banalisée. Merck en tire jusqu’à 7 % de son chiffre d’affaires, exporte vers les États-Unis via sa filiale Merck & Co., et diversifie ses sources d’approvisionnement jusqu’en Indonésie.

La codéine, l’autre alcaloïde qui a fait la fortune de Darmstadt

Moins spectaculaire mais tout aussi stratégique, la codéine est extraite de l’opium par Merck dès 1827. Antitussif, analgésique léger, elle est standardisée et exportée massivement pendant tout le XIXe siècle. Avec la morphine, elle constitue le socle commercial sur lequel Merck construit sa puissance industrielle. Ces substances sont alors considérées comme des progrès médicaux indiscutables — leur potentiel addictif est soit ignoré, soit minimisé.

La fin d’une époque : les conventions internationales changent tout

La prise de conscience arrive progressivement. La Convention de La Haye en 1912, puis celle de Genève en 1925, posent les premières régulations internationales sur les stupéfiants. Merck, comme l’ensemble de l’industrie pharmaceutique allemande, est contrainte de stopper ces productions. L’entreprise pivote alors vers d’autres innovations : vitamines, antibiotiques, puis biotechnologies. Un tournant radical qui redéfinit son identité pour le siècle suivant.

Molsheim aujourd’hui : 1 500 emplois et 90 % du marché européen des poches stériles

C’est dans cette trajectoire longue que s’inscrit le site alsacien. Merck est aujourd’hui implantée à Molsheim avec l’une de ses plus grandes unités industrielles au monde — la deuxième du groupe à l’échelle mondiale. Plus question de cocaïne ni de codéine : le site de Molsheim appartient à la division Life Science et produit des équipements et consommables pour la biotechnologie et la pharmacie industrielle. Il est notamment un centre d’excellence mondial pour le biomonitoring — contrôles microbiologiques, tests environnementaux, milieux de culture stériles. Sa spécialité la plus stratégique reste la gamme Mobius® : des poches stériles en polyéthylène utilisées pour la fabrication de biothérapies et de vaccins, dont ceux contre le Covid-19. Le site couvre 90 % du marché européen dans ce segment.