Dimanche soir. Certains joueurs du Football Club Olympique Strasbourg Koenigshoffen 1906 reçoivent un message sur leur groupe WhatsApp de club — le canal habituel pour les convocations de matchs, les horaires d’entraînement, la vie sportive quotidienne. Sauf que ce soir-là, le message n’a rien de sportif.

Leur entraîneur leur transmet un message sans ambiguïté : «Vous êtes conviés par Mourad ce mardi soir » Mourad, c’est Mourad Oualit — président du club, mais surtout numéro 4 sur la liste PS de Catherine Trautmann pour les municipales de Strasbourg 2026 — les enjoignant de se présenter mardi 10 mars à 19h au Palais des Fêtes.

Le motif ? « Un meeting en lien avec les élections. » Comprenez : le meeting de campagne de Catherine Trautmann, tête de liste socialiste.

La présence est qualifiée d’OBLIGATOIRE, en majuscules. « Je compte sur vous. »

Un dirigeant politique utilise son club de football comme vivier de mobilisation électorale, via un canal de confiance réservé au sport. C’est le fait central. Et il est grave.


Des mineurs non-votants convoqués à un meeting de campagne — sans leur consentement éclairé

Soyons précis sur ce que représente le FCOSK06 : un club de football amateur strasbourgeois dont une large partie des effectifs est constituée de jeunes, adolescents, mineurs. Des joueurs qui, pour beaucoup, n’ont pas l’âge de voter. Qui n’ont aucun intérêt électoral direct dans ce scrutin. Qui ne sont membres de ce club que pour jouer au football.

Ces joueurs-là se retrouvent convoqués — sans que le caractère partisan de l’événement ne soit clairement énoncé — à un rassemblement politique. Le message parle d’un « meeting en lien avec les élections ». Il ne cite à aucun moment le Parti socialiste. Il ne précise pas qu’il s’agit d’un meeting de campagne d’une liste précise. Il omet soigneusement tout ce qui permettrait à un joueur — ou à ses parents — de mesurer la nature réelle de la convocation.

Pourquoi ces jeunes sont-ils convoqués ? La question mérite d’être posée frontalement. Pas pour voter — ils ne le peuvent pas. Pas pour débattre — on leur demande explicitement de ne pas trop parler. Alors pour quoi ? Pour remplir une salle, pour figurer sur des photos de campagne, pour donner l’image d’un ancrage populaire au meeting d’une candidate qui en a besoin ?


Des consignes humiliantes adressées à des adolescents

Le message ne se contente pas de convoquer. Il dicte. Il contrôle. Il infantilise — avec une condescendance qui, adressée à des jeunes dans le cadre de leur club de sport, devrait faire réagir bien au-delà du cercle footballistique strasbourgeois.

« Blazer noir obligatoire. Pas de Crocs, pas de jogging… Pas de cris, pas de discussions trop fortes, évitez de rigoler lorsqu’il ne faut pas. »

Des adolescents convoqués à un événement politique qu’on ne leur a pas clairement décrit, à qui l’on impose une tenue et un code de conduite — comme on habille et discipline des figurants pour une mise en scène. C’est exactement ce que ce message révèle : ces joueurs ne sont pas des invités, ils sont des accessoires de campagne.


« Une grande régalade en cas de victoire » : le glissement qui pose problème

La phrase est là, noire sur blanc : « Il y aura une grande régalade en cas de victoire. »

Dans le contexte d’un message adressé à des licenciés d’un club présidé par un candidat aux municipales, cette formulation ne peut pas être lue comme anodine. Elle établit un lien explicite entre le résultat électoral et un bénéfice collectif pour les membres du club.

Qu’est-ce que cette régalade ? Un repas entre joueurs ? Une fête ? Ou — et la question doit être posée — une forme de rétribution symbolique, voire matérielle, conditionnée à la victoire du PS à Strasbourg ? Des subventions supplémentaires pour le club ? Un soutien institutionnel renforcé ? De meilleures conditions d’accès aux équipements sportifs municipaux ?

Personne ne le sait. Et c’est précisément le problème. Conditionner, même implicitement, un avantage collectif à un résultat électoral, dans le cadre d’une structure associative que l’on préside, c’est une pratique qui mérite un examen sérieux — juridique et éthique.


Ce que dit le droit — et ce qu’il interdit

Soyons clairs sur le cadre légal. En France, aucun dirigeant associatif ne dispose du droit de contraindre ses membres à participer à un événement politique. La liberté de conscience et d’opinion est un droit constitutionnel. Elle s’applique aux adultes comme aux mineurs.

Utiliser les outils de communication interne d’un club sportif — une liste de membres, un groupe WhatsApp — à des fins de mobilisation électorale directe pose des questions légitimes au regard des règles encadrant les campagnes électorales, notamment sur l’utilisation de moyens associatifs à des fins partisanes.

La notion de pression sur des membres d’une association pour obtenir leur participation à un acte politique relève, selon les circonstances, de pratiques contraires aux principes fondamentaux régissant la vie associative en France.

Enfin, mobiliser des mineurs dans une campagne électorale — sans information claire, sans consentement parental explicite, dans un cadre qui les place en situation de dépendance vis-à-vis d’un dirigeant — est une démarche qui appelle, au minimum, un questionnement sérieux sur les limites de ce qui est acceptable.


Une dérive qui dépasse le FCOSK06

Ce message n’est pas un incident isolé de la vie d’un club de football strasbourgeois. C’est le symptôme d’une confusion dangereuse entre engagement associatif et instrumentalisation politique, dans une campagne municipale qui joue sur tous les tableaux.

Mourad Oualit est libre de ses engagements politiques. Il est libre d’être numéro 4 sur la liste Trautmann. Il est libre de militer, de convaincre, de mobiliser. Mais pas en utilisant son club comme levier de pression sur des joueurs, pas en passant par un canal de confiance dédié au sport, et certainement pas en convoquant des adolescents mineurs à des meetings de campagne sans leur expliquer clairement ce à quoi ils sont conviés.

La frontière entre un club de football et un comité de soutien électoral doit rester infranchissable. Ici, elle a été franchie.