L’Institut Montaigne vient de publier son bilan financier des douze plus grandes villes françaises à l’approche des élections municipales de 2026. Le verdict pour Strasbourg est sans appel : la capitale alsacienne décroche à la 11e place sur 12, avec une note de 4,2/10. Mais les villes concernées ne l’entendent pas de cette oreille — et elles contre-attaquent.
Strasbourg, 11e sur 12 : comment en est-on arrivé là ?
En 2019, Strasbourg affichait encore une note correcte de 5,5/10. Cinq ans plus tard, la ville a perdu 1,3 point et figure parmi les lanternes rouges du classement, juste devant Paris. Ce décrochage reflète une accélération spectaculaire de l’endettement sur le dernier mandat municipal, sous la mairie de Jeanne Barseghian.
L’indicateur le plus parlant ? La durée de désendettement — le temps qu’il faudrait à la ville pour rembourser l’intégralité de sa dette si elle y consacrait toute son épargne annuelle. En 2019, cette durée était de 5 ans. En 2024, elle atteint 10 ans. Et le budget 2025 prévoit une nouvelle dégradation, avec une projection proche de 12 ans — soit le seuil légal d’alerte.

Une dette qui explose : +86 % en cinq ans
Les chiffres sont éloquents. Au 31 décembre 2024, l’encours de la dette de la Ville de Strasbourg s’élève à 378 millions d’euros, contre 203 millions en 2019. En termes de dette par habitant, la progression est frappante : de 716 € en 2019, on passe à 1 285 € en 2024, soit une hausse de 80 %.
Pour replacer cela dans son contexte : en 2019, Strasbourg était l’une des villes les moins endettées de sa catégorie (716 €/habitant contre une moyenne de 1 093 €). En 2024, elle dépasse désormais la moyenne nationale des villes de plus de 100 000 habitants.
Des investissements ambitieux, mais un financement sous tension
Cette envolée de la dette s’explique en grande partie par le dynamisme des dépenses d’investissement. Les dépenses d’équipement ont progressé de 5 % par an en moyenne entre 2020 et 2024, portées par des projets en faveur de la transition écologique, de l’enseignement et de la culture. Les dépenses d’équipement par habitant à Strasbourg (383 €) se situent dans la moyenne des grandes villes françaises.
Le problème, pointé par l’Institut Montaigne, c’est que cet effort d’investissement n’a pas été accompagné d’une épargne brute suffisante. Le taux d’épargne de gestion de la ville stagne à 9 % — un niveau insuffisant pour absorber une politique d’investissement aussi soutenue sans recourir massivement à l’emprunt.

Les dépenses du quotidien : contenues, mais pas épargnées
Côté fonctionnement, le tableau est plus nuancé. Les dépenses de fonctionnement représentent 448 millions d’euros en 2024, en hausse de 8 % sur la période 2019-2024 — bien en dessous de la moyenne nationale (+15 % pour les villes comparables). La masse salariale reste maîtrisée : les charges de personnel représentent 49 % des dépenses de fonctionnement, contre 53 % en moyenne dans les douze villes étudiées.
Ce sont les achats qui ont le plus progressé (+24 % entre 2019 et 2024), en raison de la forte inflation de 2021-2023.
La taxe foncière en hausse, mais encore sous la moyenne
Pour financer ses dépenses, la ville a actionné le levier fiscal. La fiscalité directe locale a progressé de 26 % entre 2019 et 2024. Le taux de taxe foncière sur les propriétés bâties a connu une hausse discrétionnaire d’environ +8 % sur la période — légèrement en dessous de la moyenne des villes analysées (+9,2 %).
Avec une pression fiscale de 724 € par habitant en 2024, Strasbourg reste en dessous de la moyenne des douze villes étudiées (843 €). La ville dispose donc encore, en théorie, d’un levier fiscal que d’autres communes ont déjà largement épuisé.

Et l’Eurométropole dans tout ça ?
Le tableau intercommunal est plus rassurant. La dette de l’Eurométropole de Strasbourg a progressé de 25 % entre 2019 et 2024. Mais sa capacité de désendettement reste maîtrisée à 6,4 ans, bien en deçà du seuil d’alerte de 12 ans. L’Eurométropole, qui compte 33 communes et 520 036 habitants, aborde la prochaine mandature dans une situation plus sereine que la ville-centre.
La riposte des villes : un communiqué commun signé par Paris, Lyon, Strasbourg, Rennes, Bordeaux et Lille
Plusieurs grandes villes françaises ont décidé de contre-attaquer collectivement. Dans un communiqué de presse commun daté du 25 février 2026, Paris, Lyon, Marseille, Strasbourg, Rennes, Bordeaux et Lille ont vivement contesté la méthodologie et les conclusions de l’Institut Montaigne.
Les villes soulèvent sept critiques majeures :
1. Une méthode jamais concertée. Les collectivités dénoncent une démarche inédite — aucun classement comparable n’avait été publié avant les scrutins municipaux précédents — mise en place sans concertation préalable avec les villes concernées, malgré leurs alertes.
2. L’impact des décisions de l’État ignoré. Selon les signataires, l’étude ne tient pas compte des mesures décidées par l’État ces dernières années, qui ont directement pesé sur les budgets locaux.
3. Un biais méthodologique majeur. La note d’une commune dépend non seulement de sa propre situation, mais aussi de celle des autres villes du panel. Résultat absurde selon les élus : une commune dont la situation s’améliore peut voir sa note se dégrader si les autres s’améliorent plus vite.
4. Les transferts ville-métropole ignorés. L’étude analyse les comptes des villes sans prendre en compte les transferts de charges et de recettes entre communes et métropoles, parfois imposés par la loi — comme la politique de végétalisation de Bordeaux, assurée concrètement par sa métropole.
5. Des données financières erronées. Les villes pointent des inexactitudes dans les données utilisées, notamment sur l’évolution de la fiscalité et les flux financiers entre communes et intercommunalités.
6. Les spécificités territoriales effacées. La méthode standardisée ignore, selon les signataires, des réalités pourtant déterminantes : état du patrimoine, niveau de pauvreté, exposition à la pollution, besoins sociaux et climatiques propres à chaque territoire.
7. La dette analysée sans son contrepartie. Dernier reproche, et non des moindres : l’étude ne met pas en regard l’endettement avec les investissements réalisés et le patrimoine constitué grâce à cet endettement — écoles, équipements sportifs, infrastructures. Analyser la dette sans évaluer les actifs qu’elle a permis de créer conduit, selon les villes, à « une lecture partielle et potentiellement trompeuse ».
Le communiqué conclut sur une charge directe : « Il est regrettable que, sous couvert d’objectivité, l’analyse publiée par un think tank pourtant réputé, même si marqué par des prises de positions libérales, vienne semer le trouble dans le moment démocratique important que constitue la campagne des élections municipales. »
Qui a raison ? Les deux, un peu
Le débat est légitime des deux côtés. L’Institut Montaigne s’appuie sur des données comptables officielles publiées par la DGFiP, homogènes et vérifiables. Sa méthodologie a fait l’objet d’une phase contradictoire avec toutes les villes — sauf Toulon. Les observations formulées ont été examinées et, le cas échéant, intégrées.
Mais les villes soulèvent des points réels. Comparer Strasbourg — ville universitaire dense, aux bases fiscales plus faibles que la moyenne, engagée dans une politique de transition écologique ambitieuse — avec des métropoles aux structures très différentes, sans retraiter les flux intercommunaux, comporte effectivement des limites.
Ce que le classement mesure clairement, en revanche, c’est une trajectoire : Strasbourg emprunte de plus en plus, rembourse de moins en moins vite, et approche d’un seuil d’alerte légal. Sur ce point, les chiffres sont difficilement contestables.
Quelle que soit la polémique méthodologique, la contrainte financière est réelle pour la prochaine équipe municipale strasbourgeoise. Stabiliser la dette sans casser l’investissement sera l’équation centrale du prochain mandat. Les candidats aux municipales 2026 à Strasbourg devront répondre clairement : comment financer les projets sans alourdir davantage une dette déjà en forte accélération ?
