C’est dans une discrétion presque totale que l’histoire s’est écrite. Du 23 au 28 février 1959, des juges venus de toute l’Europe convergent vers Strasbourg pour une première session qui allait changer le droit international à jamais. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) tient sa toute première réunion. Des magistrats qui, à l’époque, voyagent depuis leurs pays d’origine pour siéger quelques jours à peine — ils n’imaginaient pas alors que vingt ou trente jours de réunions annuelles suffiraient. Ils avaient tort.
Soixante-six ans plus tard, cette institution strasbourgeoise rend plus de 1 100 arrêts par an, protège 800 millions d’Européens et fait trembler les gouvernements des 46 États membres du Conseil de l’Europe.
De Rome à Strasbourg : comment la ville alsacienne est devenue la capitale des droits humains
Tout commence à Rome, le 4 novembre 1950, avec la signature de la Convention européenne des droits de l’homme par douze États fondateurs — une réponse directe aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale. La Convention entre en vigueur en 1953, mais il faudra encore six ans pour que la Cour chargée de la faire respecter voie le jour.
Le 21 janvier 1959, l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe procède à la première élection des juges. Un mois plus tard, ils se retrouvent à Strasbourg pour cette session historique de février. Puis, le 20 avril 1959, la Cour est installée solennellement à l’occasion du 10ᵉ anniversaire du Conseil de l’Europe. En septembre de la même année, elle élit son premier président, le britannique Lord McNair, avec pour vice-président nul autre que René Cassin — le grand juriste français, futur Prix Nobel de la paix, premier juge français de la CEDH jusqu’en 1976.
Le choix de Strasbourg n’est pas anodin. Ville-frontière entre France et Allemagne, symbole de réconciliation européenne après des décennies de conflits, elle incarne mieux que toute autre cité le projet d’une Europe unie autour de valeurs communes.

Le premier arrêt, une affaire irlandaise jugée depuis l’Alsace
La Cour ne rend son premier arrêt que le 14 novembre 1960 : l’affaire Lawless c. Irlande, impliquant un ressortissant irlandais détenu sans jugement. Un arrêt fondateur, rendu depuis Strasbourg, qui pose les bases d’une jurisprudence qui allait irriguer le droit de tout un continent.
Le démarrage est lent — seulement 837 arrêts en quarante ans d’existence, jusqu’en 1998. Mais la dynamique s’emballe. Avec l’entrée en vigueur du Protocole n°11 le 1ᵉʳ novembre 1998, la Cour devient permanente, quitte ses locaux provisoires et s’installe définitivement dans le bâtiment iconique conçu par l’architecte Richard Rogers, avenue de l’Europe à Strasbourg, que l’on aperçoit depuis les rives de l’Ill ou en traversant le quartier européen.

Strasbourg, siège discret d’une puissance judiciaire mondiale
Aujourd’hui, la CEDH c’est plus de 23 000 arrêts depuis 1959, des décisions qui ont contraint des États à réformer leurs législations sur la torture, les écoutes téléphoniques, les droits des détenus ou encore l’égalité des sexes. La France elle-même figure parmi les pays régulièrement condamnés.
En 2025, c’est un Français, Mattias Guyomar, qui préside la Cour — troisième compatriote à occuper ce poste après René Cassin et Jean-Paul Costa. Un signal fort de l’ancrage franco-strasbourgeois de l’institution.
Pourtant, combien de Strasbourgeois savent vraiment ce qui se joue avenue de l’Europe ? Ce bâtiment en verre et acier, visible depuis le tram, abrite l’une des rares juridictions au monde où un simple citoyen peut faire condamner son propre État. Depuis les habitants du Bas-Rhin comme de n’importe quelle ville d’Europe.
