Le 15 février, Mothern, petit village d’Alsace du Nord à une cinquantaine de kilomètres de Strasbourg, vibrait au rythme de sa cavalcade annuelle. Plus de 5 000 personnes réunies, 51 chars, une ambiance de fête populaire profondément ancrée dans les traditions fastnachtsbutz du Bas-Rhin. Mais plusieurs déguisements aperçus dans le cortège ont rapidement fait réagir, bien au-delà des frontières du village.

Parmi les participants, des personnes grimées le visage en noir, costumées en éboueurs ou vendeurs à la sauvette, arborant des attributs caricaturaux associés à des personnes noires. Des photos circulent, le malaise s’installe, et la question s’impose : où s’arrête la liberté carnavalesque ?


Le blackface, une pratique de plus en plus contestée en Europe

Le maquillage foncé imitant la carnation de personnes noires — connu sous le nom de blackface — est loin d’être anodin. Historiquement associé à des représentations humiliantes et stéréotypées, il est aujourd’hui au cœur d’un débat de société qui traverse l’ensemble de l’Europe.

Ces dernières années, plusieurs carnavals ont été épinglés pour des pratiques similaires, en France comme aux Pays-Bas ou en Suisse. Ce qui était longtemps toléré au nom de la tradition est désormais scruté à l’aune d’un regard collectif plus exigeant sur les représentations raciales. Pour les associations antiracistes actives dans le Bas-Rhin et à Strasbourg, ces déguisements véhiculent un message clair : ils banalisent une vision dégradante de personnes racisées, qu’il y ait intention ou non.


Strasbourg et le Bas-Rhin face à leurs traditions

L’épisode de Mothern résonne particulièrement dans une région comme l’Alsace, où les traditions carnavalesques sont vivaces et profondément identitaires. Strasbourg, Lauterbourg, Haguenau : autant de villes où la fête populaire occupe une place centrale dans la vie locale.

Mais cette affaire pose une question que les organisateurs de ces événements ne peuvent plus esquiver : faut-il encadrer davantage les déguisements lors des carnavals du Bas-Rhin ? Plusieurs voix s’élèvent désormais pour réclamer l’adoption d’une charte de bonne conduite applicable à l’ensemble des carnavals alsaciens, afin de préserver l’esprit de fête tout en posant des limites claires.


Une prise de conscience encore incomplète

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est moins la mauvaise volonté de quelques participants que l’absence de réflexe collectif face à des représentations pourtant largement décriées ailleurs. Le carnaval de Mothern n’est pas une exception : il reflète une tension plus large entre attachement aux usages anciens et nécessité d’adapter certaines pratiques à une société plus diverse et plus attentive aux discriminations.

La fête doit pouvoir continuer. Mais peut-être est-il temps, en Alsace comme ailleurs, de distinguer ce qui relève de la transgression joyeuse et ce qui blesse durablement une partie de la population.