Ce n’est pas un simple couac administratif. C’est une affaire qui ébranle les fondements du football amateur alsacien et lorrain. Notre équipe s’est procuré le procès-verbal de la réunion restreinte du 11 février 2026 de la Commission Sportive Régionale et de Contrôle des Changements de Clubs de la Ligue Grand Est de Football : une centaine de joueurs répartis dans une vingtaine de clubs de la région ont été suspendus à titre conservatoire, immédiatement et sans possibilité d’appel. Motif : utilisation présumée de certificats médicaux falsifiés pour obtenir leur licence de football.
Des clubs du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de Moselle et des Vosges sont concernés. De Mulhouse à Strasbourg, de Haguenau à Sarrebourg — personne n’est épargné. L’ampleur géographique du phénomène interroge : s’agit-il d’un réseau organisé ? D’une pratique généralisée et banalisée ? Les instructions ouvertes par la commission devront répondre à ces questions.
Comment ça fonctionne : des certificats copiés-collés, signés de médecins qui n’ont rien signé
Le mécanisme mis à jour est à la fois simple et inquiétant. Des certificats médicaux — document indispensable pour obtenir une licence de football — auraient été fabriqués en série à partir d’un même modèle. Seuls le nom du joueur et parfois la date d’examen étaient modifiés. Signature du médecin, tampon du cabinet : tout le reste était identique, reproduit à l’identique pour chaque joueur.
Plusieurs médecins ont été formels dans leurs courriels adressés au service juridique de la Ligue Grand Est fin janvier et début février 2026 : ils n’ont jamais examiné ces joueurs, ils ne sont pas à l’origine de ces documents. Leurs noms, leurs tampons, leurs signatures ont été usurpés sans leur consentement.
Dans le cas d’un club de Meurthe-et-Moselle, un dirigeant a même révélé que le secrétaire du club aurait utilisé un certificat médical vierge, pré-tamponné et pré-signé par un médecin, pour en générer des dizaines d’autres. Un document-matrice permettant de fabriquer à la chaîne des attestations médicales factices.

Snapchat, le marché noir du certificat médical à quelques euros
L’un des aspects les plus préoccupants de cette affaire est la manière dont certains joueurs auraient obtenu ces faux certificats : directement sur les réseaux sociaux, et notamment Snapchat. Des comptes proposeraient ouvertement, contre quelques euros, des certificats médicaux falsifiés clé en main — remplis au nom du joueur, avec signature et tampon d’un médecin, sans qu’aucune consultation n’ait eu lieu.
Cette pratique, qui peut sembler anodine à celui qui veut juste « régulariser sa situation vite fait », est en réalité un faux en écriture publique, un délit pénal. Mais au-delà de l’aspect juridique, le danger est bien plus concret et immédiat.

Un risque grave pour la santé des joueurs
Un certificat médical de non-contre-indication à la pratique sportive n’est pas une formalité administrative. C’est un document attestant qu’un professionnel de santé a examiné le joueur, a écarté tout risque cardiovasculaire, neurologique ou autre susceptible de le mettre en danger lors d’un effort physique intense.
Jouer sans avoir passé cet examen, c’est prendre le risque de pratiquer un sport exigeant avec une pathologie non détectée — un trouble du rythme cardiaque, une malformation, une hypertension artérielle. En France, les morts subites sur les terrains de football amateur sont une réalité documentée. Le certificat médical existe précisément pour tenter de les prévenir.
En achetant un faux certificat, un joueur ne triche pas seulement avec les règles du football : il joue avec sa propre vie. Et il prive un médecin de la possibilité de lui sauver la mise avant qu’il ne s’effondre sur un terrain.
Les clubs alsaciens au cœur du scandale
L’Alsace est la région la plus durement touchée, avec une concentration impressionnante de clubs épinglés dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin.
Dans le secteur de Mulhouse et sa couronne, le FC Kingersheim — l’un des clubs les plus structurés du territoire, fort de 28 équipes toutes catégories et dont la section seniors évolue en Régional 2 — se retrouve au cœur de la tourmente, tout comme le FC Baldersheim, son voisin direct. Le FC Staffelfelden, club haut-rhinois évoluant dans les divisions de district, est également dans le collimateur de la commission, avec pas moins de onze joueurs suspendus. Plus frappant encore : les clubs de l’ASCA Wittelsheim, l’US Wittenheim, l’AS Théodore Ruelisheim-Wittenheim, le FC 1940 Morschwiller-le-Bas, le FC Ensisheim, l’AS Berrwiller-Hartmannswiller, l’ASIM Illzach-Modenheim, l’Union Centre Sundgau et le FC Sierentz-Kappelen sont tous cités dans le même dossier, lié aux certificats présumés falsifiés d’un même médecin. C’est tout un bassin de football amateur haut-rhinois qui se trouve ébranlé simultanément.
Du côté mulhousien au sens large, le Mulhouse Foot Réunis, le RC Mulhouse — club historique de la ville — l’AS 1919 Huningue, l’AS Coteaux Mulhouse et l’US Azzurri Mulhouse sont également concernés, avec des suspensions prononcées pour des joueurs dont les médecins traitants désignés ont formellement nié avoir établi les certificats.
Dans le Bas-Rhin, le Sporting Club Red Star Strasbourg — club strasbourgeois affilié au district, avec 14 équipes — est épinglé, tout comme le FC Écrivains Schiltigheim-Bischeim et surtout le Fatih Sport de Haguenau, avec quinze joueurs suspendus, l’un des contingents les plus lourds du procès-verbal. Le FC Ernolsheim-Bruche, club du Kochersberg affilié au district du Bas-Rhin, voit treize de ses joueurs suspendus. Le FR Sessenheim-Stattmatten, club du nord de l’Alsace, est lui aussi touché avec douze suspensions prononcées.
Plus au sud, dans le Sundgau et la plaine d’Alsace, les clubs du FC Traubach, de Montreux S, du FC Folgensbourg, du FC Wettolsheim et des Sports Réunis Widensolen complètent un tableau particulièrement sombre pour le football amateur de la région.

Une crise institutionnelle pour le District d’Alsace et la Ligue Grand Est
Au-delà de la santé des joueurs, c’est l’intégrité sportive de toute une saison qui est désormais en jeu. Et c’est là que la situation devient particulièrement épineuse pour les instances du football régional.
La suspension des joueurs concernés a été prononcée avec effet immédiat au 11 février 2026. Mais la saison était déjà bien entamée. Ces joueurs ont joué. Certains ont peut-être été décisifs dans des victoires de leur équipe. Des matchs ont été gagnés, des points engrangés, des classements construits — avec des joueurs dont les licences n’étaient pas valides.
Que faire des résultats de ces rencontres ? Les clubs adverses qui ont joué contre ces équipes et qui ont perdu sont en droit de se poser la question : ont-ils été battus dans des conditions équitables ? La commission a transmis les informations aux districts concernés — Alsace, Meurthe-et-Moselle, Mosellan, Vosges — pour vérification de la participation de ces joueurs lors de rencontres officielles, ce qui laisse entendre que des contrôles sur les matchs passés sont en cours.
La question des matchs aller est particulièrement sensible. Si un club a remporté des victoires avec des joueurs sous fausse licence, ses adversaires d’alors peuvent légitimement réclamer des comptes. Des recours, des réclamations, voire des requalifications de résultats pourraient suivre. Le District d’Alsace et la Ligue Grand Est font face à un casse-tête sportif et réglementaire d’envergure, dont les répercussions risquent de se faire sentir jusqu’en fin de saison. Pour les clubs adverses qui ont respecté les règles, l’amertume est d’autant plus grande : ils ont peut-être perdu des points, un titre, un maintien, face à des équipes en infraction.


Ce qui attend les clubs et les joueurs
Les procédures disciplinaires ouvertes peuvent déboucher sur des sanctions lourdes : amendes, retraits de points, rétrogradations, interdictions de recrutement pour les clubs ; suspensions longue durée, voire interdictions définitives pour les joueurs reconnus responsables de fraude délibérée.
Pour les joueurs qui ont acheté leur certificat sur Snapchat sans vraiment mesurer la portée de leur geste, le réveil risque d’être brutal. La naïveté n’est pas une circonstance atténuante devant une commission disciplinaire — et encore moins devant un tribunal correctionnel, si les autorités judiciaires venaient à s’emparer du volet pénal de l’affaire.
Pour les clubs, la question de la responsabilité des dirigeants sera centrale. Ont-ils fermé les yeux ? Ont-ils facilité les choses ? Ont-ils été eux-mêmes victimes de joueurs qui leur ont soumis de faux documents ? Les réponses à ces questions détermineront la sévérité des sanctions.
Cette affaire n’en est qu’à ses débuts. Les instructions viennent d’être ouvertes, les joueurs et les clubs n’ont pas encore été entendus. La présomption d’innocence s’applique, et il appartiendra à chacun de fournir ses explications devant la commission.
Mais d’ores et déjà, le football amateur alsacien est sous le choc. Et la question qui se pose avec une acuité particulière, c’est celle de la confiance : comment s’assurer, à l’avenir, que les milliers de licences délivrées chaque saison en région Grand Est reposent bien sur des examens médicaux réels ? C’est un défi que les instances du football régional vont devoir affronter — et vite.
