Ce n’est pas une simple tribune. C’est un signal de détresse lancé par les supporters les plus fidèles du Racing Club de Strasbourg. Ultra Boys 90, Fédération des supporters du RCS, Kop Ciel et Blanc, Pariser Section et Association Nationale des Supporters ont uni leurs voix dans une lettre ouverte adressée aux plus hautes instances du football français. Leur message est sans équivoque : le modèle français du football de club est en train de s’effondrer, et Strasbourg en est l’illustration la plus criante.

La mainmise de BlueCo sur le Racing : un cas d’école inquiétant

Au cœur de cette mobilisation, un nom revient constamment : Behdad Eghbali. À la tête du fonds d’investissement américain BlueCo Capital, pesant plusieurs dizaines de milliards de dollars, cet homme d’affaires tente d’imposer en Europe le modèle nord-américain d’organisation sportive. Depuis sa prise de parole publique en 2022, son projet est clair : remplacer le système horizontal et pluraliste du football européen par une architecture monopolistique inspirée des franchises américaines.

Pour les supporters strasbourgeois, l’exemple est édifiant. BlueCo applique depuis lors à la lettre une stratégie déjà rodée à Chelsea : décapiter un club en difficulté pour tenter de remédier aux crises d’un autre, celui du propriétaire. Une logique de groupe où les intérêts du Racing passent systématiquement après ceux du club phare anglais.

Des dérives multiples et documentées dans la capitale alsacienne

Les associations de supporters énumèrent une série de pratiques qui, selon elles, constituent autant de précédents dangereux pour l’ensemble du football français. À Strasbourg, elles ont documenté la multiplication des mouvements de joueurs, incluant des prêts déguisés en transferts, des allers-retours d’un joueur en cours de saison selon les contraintes du moment, ou encore le contournement des règles de gestion de la Premier League.

Plus préoccupant encore : le détournement des règles de la DNCG française par un transfert massif et incontrôlé de capitaux, le contournement des règles régissant les permis de travail au Royaume-Uni, le transfert d’un joueur majeur annoncé dix mois à l’avance et hors de toute période de mutation. Sans oublier le régime répressif et la censure appliqués aux associations de supporters dénonçant cette situation, ainsi qu’une mutation interne d’entraîneur en plein milieu de saison.

Quand le plus faible sert le plus fort : la logique implacable du système

Ces dérives révèlent une finalité commune selon les signataires : le partenaire le plus faible se met au service intégral du plus fort, sans jamais défendre ses propres intérêts. En pleine saison, le club ne peut refuser la prédation de son entraîneur, de son capitaine et de son vice-capitaine, trois piliers de son projet sportif. Il ne peut même pas négocier.

Pour les supporters, le constat est implacable : si les instances gouvernantes du football n’agissent pas, ce schéma sera reproduit par d’autres clubs puissants qui ne voudront pas laisser un tel avantage compétitif au seul Chelsea. Le championnat de France deviendra progressivement une ligue mineure comparable au baseball américain, où des participants sans véritable intérêt sportif changeront de trajectoire selon les besoins du club dominant.

Une menace qui dépasse largement les frontières du Bas-Rhin

L’alerte lancée depuis Strasbourg résonne dans toute la France. Si les propriétaires nord-américains, de plus en plus nombreux, prennent le contrôle des ligues et fédérations pour imposer leur modèle, les clubs français seront relégués au rang de coquilles vides, sans pouvoir réel. À terme, préviennent les supporters, ce système fera tache d’encre vers d’autres sports, à l’image des dérives qu’a déjà connues le basket-ball où une ligue privée a exproprié les fédérations d’une grande partie de leurs prérogatives concernant les clubs d’élite.

Un appel solennel aux autorités pour sauver le football de club

Dans leur lettre, les cinq associations strasbourgeoises interpellent directement Marina Ferrari, Ministre des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative, Amélie Oudéa-Castéra, présidente du CNOSF, Philippe Diallo, président de la FFF, et Vincent Labrune, président de la LFP. Leur message est direct : « Il est encore temps de taper du poing sur la table, mais ce temps est compté. »

Les supporters rappellent la responsabilité historique de ces instances : sauver le football de club tel qu’on le connaît en France, un système ouvert, pluriel, ancré dans les territoires et basé sur les promotions et relégations. Témoins en première ligne de la tragédie qui se profile, ils souhaitent pouvoir rencontrer ces responsables afin d’échanger sur les modes d’action envisageables.

La question posée par cette mobilisation strasbourgeoise dépasse largement le cadre du Racing : quel avenir pour le football de club en France face à la financiarisation croissante du sport ? La réponse des autorités, ou leur silence, sera déterminante pour l’ensemble du paysage footballistique français.