La campagne municipale strasbourgeoise bat son plein, et un paradoxe saute aux yeux : alors que les candidats martèlent qu’il faut « séparer politique nationale et enjeux locaux », les têtes d’affiche parisiennes se succèdent dans la capitale alsacienne. Gabriel Attal, Marine Tondelier, Jordan Bardella, Manon Aubry, Rima Hassan, Philippe Poutou… Depuis octobre 2025, Strasbourg voit défiler les poids lourds de tous bords. Entre meetings survoltés et visites de terrain, retour sur ces déplacements qui montrent que les municipales 2026 ne se jouent plus seulement à l’échelle locale.

Renaissance : Gabriel Attal ouvre le bal dès octobre

Le premier à dégainer a été Gabriel Attal, venu à Strasbourg le jeudi 16 octobre 2025 pour soutenir Pierre Jakubowicz, candidat Renaissance aux municipales. L’ancien Premier ministre, devenu secrétaire général de Renaissance et président d’Ensemble pour la République, a arpenté le centre-ville « de la gare à la cathédrale » aux côtés de Jakubowicz, multipliant les échanges avec commerçants et habitants. Ce déplacement s’inscrivait dans une tournée alsacienne plus large (Erstein, Colmar, Saint-Louis, Mulhouse), marquant la volonté du parti présidentiel de peser face à la majorité écologiste sortante. Attal a mis en avant le profil de Jakubowicz comme figure de renouveau, ancré localement et pro-européen. Mais la visite a pris une tournure sombre : après la diffusion d’une vidéo sur les réseaux sociaux, une vague de commentaires homophobes et antisémites a visé les deux hommes, poussant Jakubowicz à déposer plainte pour « briser le silence » face à la haine en ligne.

Les Écologistes : Marine Tondelier chante pour Barseghian

Côté écologiste, c’est Marine Tondelier qui a fait le déplacement le vendredi 16 janvier 2026 pour épauler la maire sortante Jeanne Barseghian. La secrétaire nationale des Écologistes a consacré sa journée au terrain : visite du centre socioculturel de Cronenbourg, rencontres avec des habitants, séance de dédicace de son dernier livre. Mais c’est la soirée qui a marqué les esprits : au Karmen Camina, dans l’enceinte de la Manufacture des tabacs, plus de 300 militants (certains restés dehors faute de place) ont assisté à un meeting-karaoké où Tondelier et Barseghian ont chanté après leurs interventions politiques. Tondelier a salué Barseghian comme « exceptionnelle » et vanté Strasbourg comme « une ville refuge » sous mandat écologiste. Ce déplacement intervenait dans un contexte tendu à gauche, marqué par le ralliement d’une dizaine de militants socialistes à la liste Barseghian, provoquant des remous au PS local.

Le Rassemblement National : Bardella veut réimplanter le RN

Jordan Bardella a débarqué à Strasbourg le mercredi 21 janvier 2026, en marge d’une session plénière du Parlement européen. Le président du RN est venu lancer la campagne de Virginie Joron, tête de liste « Sauver Strasbourg », lors d’une réunion au salon de thé Chez Suzanne, en plein centre-ville. L’objectif affiché : permettre au RN de « se réimplanter durablement » au conseil municipal, après avoir perdu ses deux élus en 2020. Bardella a insisté sur les thèmes de la sécurité et la critique du bilan écologiste. Mais dehors, environ 60 manifestants protestaient contre sa venue, créant un fond sonore tendu à la conférence de presse. Pour le RN, c’est un test crucial dans une ville où il peine à s’ancrer durablement.

La France Insoumise : Aubry et Hassan enflamment le Port-du-Rhin

La gauche radicale a également sorti l’artillerie lourde. Manon Aubry et Rima Hassan, toutes deux eurodéputées LFI, ont participé au premier grand meeting de Florian Kobryn, tête de liste « Strasbourg Fière et Solidaire », le mardi 20 janvier 2026 au Kaleidoscoop (Port-du-Rhin). Plus de 600 personnes ont rempli les lieux, débordant jusque dans une salle voisine. L’ambiance était électrique : Halima Meneceur, binôme de Kobryn, a ouvert sur Gaza et la suppression du jumelage avec Ramat Gan, tandis que Manon Aubry a violemment attaqué le macronisme et le PS local, accusé de « traîtrise » et d’islamophobie. Florian Kobryn a ciblé le PS en tête des sondages, tout en laissant une porte ouverte aux écologistes face au RN. Rima Hassan, arrivée avec près de trois heures de retard, a conclu sur une ligne anticapitaliste et internationaliste, moins centrée sur les enjeux locaux. Ce meeting marquait la volonté de LFI de peser dans une course multipolaire, en s’appuyant sur son score aux européennes (21% à Strasbourg).

Philippe Poutou avec Cem Yoldas

Du côté du Nouveau Parti Anticapitaliste, Philippe Poutou est venu en renfort le lundi 8 décembre 2025 pour soutenir Cem Yoldas et sa liste « Strasbourg c’est nous », à la Maison des associations. Devant plus d’une centaine de personnes, dans une salle décorée aux couleurs de la Palestine et de la Kanaky, Poutou a prononcé un discours mêlant humour et politique radicale. Il a insisté sur la difficulté pour une gauche révolutionnaire de se présenter aux municipales tout en restant ancrée dans les luttes sociales, appelant à rendre visibles les classes populaires. Cem Yoldas a développé sa vision d’une « ville refuge » : gratuité totale des transports, blocage des loyers via une taxation renforcée des meublés touristiques, transformation de la police municipale en police de proximité, et engagement à se porter partie civile dans chaque affaire de violences policières. Sur le plan international, il défend la fin du jumelage avec Ramat Gan. Ce meeting a marqué le premier grand rendez-vous public d’une liste qui se présente comme antifasciste, antiraciste et féministe.

Une campagne strasbourgeoise à l’heure nationale

Le constat est clair : malgré les discours sur « la proximité » et « les enjeux locaux », les municipales strasbourgeoises 2026 sont devenues une caisse de résonance nationale. Chaque camp mobilise ses figures de proue pour exister médiatiquement, galvaniser les militants et légitimer ses candidats. Entre octobre 2025 et janvier 2026, Renaissance, les Écologistes, le RN, LFI et le NPA ont tous joué cette carte. Reste à savoir si ces déplacements pèseront dans les urnes les 15 et 22 mars 2026, ou si les Strasbourgeois privilégieront les programmes et les visages locaux.