Lorsque Jeanne Barseghian a pris les rênes de la Ville de Strasbourg en 2020, l’encours de la dette s’établissait à 202 millions d’euros. Fin 2025, les prévisions budgétaires annoncent 419 millions d’euros. Une augmentation de 217 millions d’euros en un seul mandat. Du jamais vu dans l’histoire récente de la capitale alsacienne.

Pour mettre ces chiffres en perspective : chaque jour depuis 2020, la municipalité écologiste a ajouté plus de 100 000 euros à la dette strasbourgeoise. Un rythme d’endettement qui dépasse, à lui seul, l’accumulation de dette cumulée des cinq maires précédents — de Pierre Pflimlin à Roland Ries — réunis sur plusieurs décennies.

L’explosion de l’encours : de 332 à 419 millions en deux ans

Les chiffres officiels documentent une accélération notable en fin de mandat. Fin 2023, l’encours atteignait 332 millions d’euros. Un an plus tard, il grimpait à 377 millions suite à la contraction de 75 millions d’emprunts nouveaux, partiellement compensés par 30 millions de remboursements.

Pour 2025, la trajectoire se poursuit : 75 millions d’emprunts supplémentaires sont prévus, portant l’encours total à 419 millions d’euros. Cette dynamique s’inscrit dans un effort d’investissement massif, notamment pour des projets de transition écologique et de rénovation du patrimoine scolaire, concentrés en fin de cycle électoral.

La capacité de désendettement au bord du seuil critique

L’indicateur clé pour évaluer la soutenabilité de la dette d’une collectivité est la capacité de désendettement (CDD), qui mesure le nombre d’années théoriques nécessaires pour rembourser l’intégralité de l’endettement avec l’épargne brute disponible.

À Strasbourg, cette CDD est passée de 7,4 ans fin 2023 à 8,9 ans fin 2024. Les prévisions pour fin 2025 tablent sur 11 ans, un niveau qui frôle désormais le seuil d’alerte fixé par la Ville elle-même entre 10 et 12 ans.

Si cette trajectoire se poursuit sans inflexion, Strasbourg pourrait officiellement basculer dans la catégorie des villes surendettées selon les critères de comptabilité publique d’ici 2027.

Le coût caché : des intérêts de la dette multipliés par quatre

Au-delà du montant brut de la dette, c’est son coût qui pèse sur le budget de fonctionnement. Entre 2020 et 2025, les charges d’intérêts annuelles sont passées de 2,3 millions à plus de 10 millions d’euros. Soit 8 millions d’euros supplémentaires qui ne financent aucun service public, aucune infrastructure, aucun projet : ils servent uniquement à payer les intérêts.

L’annuité totale de la dette (capital + intérêts) atteindra 43 millions d’euros en 2025. Pour limiter cette hémorragie, la Ville a cependant réussi à sécuriser des financements avantageux auprès de la Banque Européenne d’Investissement (BEI), notamment pour la rénovation des écoles, permettant un gain estimé à 1,3 million d’euros par rapport aux offres bancaires classiques.

Le taux d’intérêt moyen de l’encours devrait s’établir à 2,54 % fin 2025, en baisse par rapport aux 3,10 % de fin 2024, profitant d’une politique de refinancement active malgré le contexte de remontée des taux.

Strasbourg face au paradoxe national

Ce qui frappe dans cette situation locale, c’est le contraste avec la contribution globale des collectivités territoriales à la dette publique française. À l’échelle nationale, la dette des collectivités ne représente que 7 % du PIB (en décroissance depuis 2020) et moins de 8 % de la dette publique totale, qui a explosé pour atteindre 114 % du PIB début 2025.

Les collectivités locales portent pourtant les deux tiers des investissements civils publics, tout en ne pesant qu’un treizième du déficit global. La Cour des comptes a même attribué 50 % de la hausse des déficits publics entre 2017 et 2023 aux réformes de fiscalité locale menées par l’État.

Strasbourg apparaît donc comme une anomalie dans ce paysage : alors que la dette locale reste globalement maîtrisée en France, la capitale alsacienne s’est engagée dans une trajectoire d’endettement accéléré, au nom d’investissements jugés prioritaires mais dont la soutenabilité financière interroge.

Le débat politique sur la gestion budgétaire s’intensifie

Face à ces chiffres, la question politique se pose avec acuité : peut-on mener des politiques écologiques et sociales ambitieuses sans doubler la dette municipale en six ans ? D’autres villes affirment que oui. Le débat strasbourgeois doit désormais intégrer cette dimension : combien coûte chaque politique publique, et pour quel résultat mesurable ?

Les générations futures hériteront non seulement d’infrastructures rénovées et de projets de transition, mais aussi d’une charge de dette qui réduira drastiquement les marges de manœuvre budgétaires de la prochaine municipalité.

Strasbourg, ville surendettée en 2027 ? C’est le scénario qui se dessine si la trajectoire actuelle n’est pas infléchie. Une alerte qui mérite bien plus qu’une indifférence collective.