Dans le quartier du Neudorf à Strasbourg, un caviste à bout de nerfs a franchi une ligne rouge. Sur Facebook, « Un amour de vin » a publié un message vibrant de colère contre les vols à l’étalage qui minent son commerce. Mais au-delà du cri du cœur, le professionnel a également diffusé les photographies d’une personne qu’il accuse publiquement de vol, une pratique qui soulève de sérieuses questions juridiques.

Le ras-le-bol d’un professionnel du vin face aux vols répétés

Le post, partagé dans le groupe Facebook du quartier Neudorf, ne cache rien de l’exaspération du commerçant. Entre répétitions volontaires (« Parce que« ) et majuscules accusatrices, le caviste dresse un constat amer : charges sociales, TVA, assurances, redevances locales, parkings strictement contrôlés… Lui paie tout. Pendant ce temps, les vols se multiplient, sans que les plaintes déposées n’aboutissent à des résultats concrets.

« Nous ne sommes JAMAIS remboursé d’un vol à l’étalage par l’assurance, jamais récompensé par l’arrestation, l’expulsion de ce style d’individus« , déplore-t-il. Une frustration partagée par de nombreux commerçants strasbourgeois confrontés à une délinquance du quotidien qui grignote leurs marges et leur moral.

Le message se termine par un appel direct à la clientèle fidèle : « Votre Caviste préféré, souriant, accueillant, bienveillant qui espère votre soutien sans faille.« 

Une exposition publique qui pose problème sur le plan légal

Si le coup de gueule trouve un écho auprès de nombreux habitants du Neudorf qui ont relayé le message, la démarche du caviste franchit une ligne juridique dangereuse. En France, diffuser publiquement la photo d’une personne en l’accusant de vol constitue une infraction, même si cette personne a effectivement commis un délit.

Plusieurs règles sont en jeu :

  • Le droit à l’image : toute personne dispose d’un droit exclusif sur son image. La diffuser sans consentement, qui plus est dans un contexte accusatoire, est illégal.
  • La présomption d’innocence : accuser publiquement quelqu’un avant toute condamnation judiciaire viole ce principe fondamental. Même en cas de flagrant délit, seule la justice peut établir la culpabilité.
  • La diffamation : qualifier publiquement une personne de « raclure de voleur » expose le commerçant à des poursuites pour injure ou diffamation.

Le caviste, en publiant ces photos, s’expose donc lui-même à des sanctions pénales et civiles, potentiellement plus lourdes que le préjudice subi par le vol initial. Un comble pour celui qui cherchait justement à obtenir justice.

Le dilemme des commerçants strasbourgeois entre impuissance et tentation du vigilantisme

Ce cas illustre le malaise profond de nombreux commerçants d’Alsace. Entre les procédures judiciaires longues, les assurances qui ne couvrent pas les petits vols, et le sentiment d’impunité des délinquants, la tentation de « faire justice soi-même » via les réseaux sociaux grandit.

Pourtant, les alternatives légales existent : systèmes de vidéosurveillance déclarés à la CNIL, agents de sécurité, partenariats avec la police municipale strasbourgeoise, groupements de commerçants pour mutualiser la prévention… Autant de solutions qui, si elles ne règlent pas tout, évitent au moins de basculer dans l’illégalité.

À Strasbourg, certains quartiers commerçants ont mis en place des dispositifs de veille collective, où les professionnels s’alertent mutuellement sans exposer publiquement les suspects. Une approche plus prudente juridiquement.

Un appel au dialogue entre commerçants, habitants et autorités

L’affaire « Un amour de vin » révèle un besoin criant de dialogue entre les commerçants strasbourgeois, les forces de l’ordre et la municipalité. Les professionnels du Neudorf et d’ailleurs dans le Bas-Rhin ont besoin de se sentir soutenus, protégés, entendus dans leurs difficultés quotidiennes.

Mais cette solidarité ne peut se construire en dehors du cadre légal. L’exposition publique de suspects, aussi compréhensible soit-elle sur le plan émotionnel, fragilise davantage le commerçant qu’elle ne le protège.

Le soutien que réclame le caviste auprès de sa clientèle fidèle passe aussi par le respect des procédures, aussi frustrantes soient-elles. Car en définitive, un commerce qui bascule dans l’illégalité, même par désespoir, risque de perdre bien plus qu’une bouteille volée : sa réputation, sa crédibilité, et potentiellement son existence même.